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Polluants de l’air intérieur, encore de nombreuses zones d’ombre

publié le 13/10/2020 | par Denis Charpin

Nos connaissances dans le domaine de la pollution intérieure sont beaucoup moins précises qu’en ce qui concerne la pollution extérieure.

Cela provient d’au moins trois raisons. La première tient à ce qu’historiquement, l’origine des polluants était manifestement extérieure, les ambiances intérieures n’étant, a priori, contaminées qu’à travers elle. Par ailleurs, la pollution intérieure est de nature plus complexe du fait de la diversité des sources qui varient d’un local à un autre. Un capteur de pollution extérieure situé en zone urbaine représente l’exposition d’un grand nombre de personnes, tandis qu’un logement ou tout autre local constitue un micro-environnement particulier dont l’étude métrologique ne peut être extrapolée aux autres logements du quartier. Enfin intervient la notion d’espace privatif qui complique les investigations.

Malgré ces difficultés, cette thématique a connu, au cours des vingt dernières années, un développement rapide, notamment du fait de la création des organismes institutionnels dédiés que sont l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur (OQAI) en 1999, celle de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) faisant suite à l’Agence française de sécurité sanitaire (Afsset créée en 2000) , enfin celle de Santé Publique France succédant, entre autres, à l’Institut de veille sanitaire (InVS) crée en 1998.

Nous nous focaliserons sur les logements mais évoquerons, dans le domaine des établissements recevant du public, le cas des locaux scolaires. Nous laisserons de côté la pollution d’origine professionnelle dont la diversité se prête mal à une présentation synthétique.

Ils se divisent, par leur nature, en 4 groupes : polluants chimiques, polluants physiques, polluants microbiologiques et polluants radioactifs

Polluants chimiques

Ils ont pour origine d’une part l’équipement et l’entretien de la maison, d’autre part l’activité de ses occupants.

En ce qui concerne les polluants émis par l’équipement, on citera le formaldéhyde émis par les mousses urée-formol des cloisons, par les meubles encollés et certaines colles à moquette ou revêtements de sol, dans les mois suivant leur livraison, les retardateurs de flamme contenus dans certains canapés ou encore le bisphénol A et autres modificateurs endocriniens issus des plastiques.

Les produits d’entretien, qui libèrent des composés organiques volatils, c’est-à-dire en suspension dans l’air à température ambiante, se sont multipliés dans le logement d’aujourd’hui. Ceux qui sont présentés sous forme d’aérosols sont plus facilement aéroportés et maintenus en suspension dans l’air ambiant. Ils ont attiré l’attention des organismes de protection des consommateurs [1,2] qui proposent en substitution des produits labellisés peu émetteurs ou des produits traditionnels tels que le vinaigre blanc ou le bicarbonate de soude. Leurs effets sur la santé sont mal connus, pour certains potentiellement mutagènes, reprotoxiques et cancérigènes, en tout cas irritatifs à forte concentration. On en rapproche les encens, parfums d’intérieur et bougies parfumées qui émettent notamment par leur combustion du benzène à haute concentration. A ranger également dans cette catégorie les huiles essentielles qui font, de façon très paradoxale, leur promotion sur leur capacité à purifier l’air….en y ajoutant des produits chimiques qui, bien qu’étant naturels, ont les mêmes effets délétères sur l’organisme humain.

Parmi les polluants chimiques, le monoxyde de carbone occupe une place particulière. Il est produit lors d’une combustion incomplète et s’accumule si l’air de la pièce n’est pas suffisamment renouvelé, conduisant à une intoxication à l’oxyde de carbone ou CO. On a relevé en France en 2016-2017 1000 cas d’intoxication et 100 décès. La prévention passe par un bon réglage des appareils de combustion, l’usage limité des chauffages d’appoint et une bonne ventilation des locaux.

Tout différent est le dioxyde de carbone (CO2), gaz produit notamment par la respiratoire humaine et témoin du confinement des locaux densément occupés, notamment les locaux scolaires. Ce gaz n’a pas d’effet sur la santé, sauf à très forte concentration, mais sa présence témoigne d’un renouvellement insuffisant de l’air des locaux, ce qui peut conduire à l’accumulation dans ces locaux des polluants générés, notamment en milieu scolaire les composés organiques volatils.

Enfin, le tabagisme occupe une place particulière par le nombre extrêmement élevé, proche de 4000, et la diversité des composés chimiques qu’il renferme. Son retentissement sur l’environnement est tel, en matière de COV et de particules, qu’il masque le rôle des autres aérocontaminants.

Polluants particulaires

Ils sont représentés par les particules en suspension qui sont classées en fonction de leur diamètre en particules grossières (plus de 10 micromètres ou µm), particules inhalables (moins de 10 µm, particules fines (moins de 2,5 µm) et particules ultrafines (moins de 0,1 µm). Toutefois, ce mode d’expression des résultats est critiquable car une particule est d’autant plus réactive chimiquement que sa surface de contact avec le milieu ambiant est plus grande. A poids égal, un grand nombre de particules ultrafines a donc une réactivité chimique supérieure à celle d’un petit nombre de particules de plus grande taille.

Dans le logement, les sources de particules sont représentées par l’air extérieur, les appareils de combustion, les activités de cuisine, les cheminées et le tabagisme. Dans les pays en développement, le chauffage et la cuisine des habitations primitives sont assurés par l’utilisation de combustibles tels que les débris végétaux, le charbon de bois et les déjections animales. La combustion est de mauvaise qualité et l’évacuation des fumées ne se fait pas par une cheminée, d’où une exposition massive et prolongée des occupants aux aérocontaminants. Les conséquences sanitaires de cette exposition aux produits de combustion de la biomasse sont majeures avec la multiplication des pneumonies chez l’enfant, l’apparition d’asthme, de broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO), de cancer bronchique et dilatations de bronches [3,4]. Dans les pays développés, les conséquences sanitaires d’une exposition aux particules de l’air intérieur sont encore mal connues. On a montré qu’elles influencent le cours évolutif de l’asthme et de la BPCO.

Polluants microbiologiques

Ils sont représentés par les acariens, les moisissures, les blattes et les animaux de compagnie.
L’établissement d’un lien entre l’exposition à ces polluants microbiologiques et l’impact sanitaire est difficile car on les trouve bien souvent conjointement dans les logements du fait que l’excès d’humidité représente un facteur de risque commun au développement des trois premiers (Tableau 1).

Acariens de la poussière de maison

Ils prolifèrent dans un logement bien chauffé, entre 20 et 25°C, dont l’humidité relative est voisine de 75 à 80%. On les trouve notamment dans les objets rembourrés et la literie. Ils émettent des particules fécales qui renferment l’essentiel des allergènes et induisent chez les patients allergiques une synthèse d’immunoglobulines E ou IgE. Chez le patient allergique aux allergènes acariens, l’exposition à ces allergènes a un impact négatif tant au plan clinique, spirométrique que sur celui des besoins médicamenteux. Pour autant, les études d’éviction (prévention secondaire) se révèlent décevantes [5-7] et les sociétés savantes ne recommandent plus la mise en œuvre des mesures d’éviction physique et/ou chimiques classiques. Ce résultat décevant peut tenir à plusieurs facteurs : des procédures d’éviction pas assez efficaces pour abaisser substantiellement les taux allergéniques, la présence d’autres aérocontaminants mal pris en compte dans l’éviction ou une hétérogénéité génétique parmi les patients sensibilisés à ces allergènes. Des personnels spécialisés, les conseillers habitat-santé ou conseillers en environnement intérieur, disponibles dans certaines régions et mobilisés à la demande du médecin, réalisent un audit environnemental du logement et doivent aider les propriétaires à corriger les défauts du bâtiment bien souvent à l’origine de l’excès d’humidité.

Un débat existe aujourd’hui quant à l’intérêt de mesures d’éviction des acariens à mettre en place avant la naissance de bébé, quand les parents sont allergiques (prévention primaire). Les études réalisées dans ce domaine ne sont pas probantes.

Moisissures intérieures

On les trouve dans 15% à 20% des logements en France mais 5% en renferment plus d’1 m2.

Les zones géographiques les plus concernées sont les régions humides à climat doux car un air chaud contient davantage de vapeur d’eau qu’un air plus frais.

Le mode d’action des moisissures sur l’homme n’est pas univoque : à côté du mécanisme allergique lié à la présence d’allergènes sur les spores et le mycélium, on a identifié un mécanisme irritatif lié à la présence dans la paroi fongique de substances pro-inflammatoires et aussi un mécanisme toxique en relation avec la production, par le métabolisme de certaines moisissures hydrophiles, de mycotoxines (Figure 1). Encore davantage que dans le cas des allergènes acariens, la présence de moisissures relève le plus souvent d’un défaut du bâti.

L’impact sanitaire lié à l’exposition aux moisissures du logement a donné lieu à de nombreuses études épidémiologiques transversales et longitudinales sous la forme de suivi de cohortes. Leurs résultats ont été synthétisés dans plusieurs méta-analyses publiées successivement au cours des années 2000 [8-10]. Ces méta-analyses (Tableau 2) elles-mêmes ont amené les institutions à publier des rapports qui ont vocation à être pris en compte par les décideurs (Tableau 3).

Les procédés de décontamination doivent être rigoureux pour ne pas propager dans le logement les moisissures et les substances qui les accompagnent et pour ne pas exposer les personnes qui décontaminent (Figure 2). Le financement des travaux de réhabilitation peut bénéficier d’aides publiques.

Blattes ou cafards

On les trouve dans les immeubles mal entretenus, surtout si de la nourriture traîne dans la cuisine et si le logement est humide. La carapace de l’animal renferme des allergènes qui induisent de la rhinite ou de l’asthme allergique. La prise en charge comporte, outre des médicaments anti-allergiques et/ou antiasthmatiques, l’éviction des blattes qui passe par des mesures de décontamination, à la fois dans les parties communes des immeubles et les différents appartements en même temps.

Animaux de compagnie

On dénombre en France 11 millions de chats et 9 millions de chiens (Figure 3). Les premiers sont plus allergisants. Ils peuvent provoquer chez le sujet allergique de l’asthme et de la rhinite. Il n’y a pas de mesure environnementale efficace qui peut permettre à une personne allergique à l’animal de le tolérer s’il reste au domicile. Les petits rongeurs tels que rat, souris, gerbille, cobaye, etc. sont aujourd’hui très populaires mais peuvent induire une réaction allergique après quelques semaines seulement de contact.

La question de savoir si la présence d’un animal au domicile de bébé peut induire, ou au contraire limiter, le risque de voir se développer une allergie n’est aujourd’hui pas tranchée. D’une manière plus générale, particulièrement dans le domaine de l’allergie alimentaire, le paradigme actuel est celui de l’induction d’une tolérance par un contact précoce (« fenêtre d’exposition ») avec l’allergène plutôt que l’éviction dont on a vu les limites.

Polluants radioactifs

Le radon est un radioélément provenant de la dégradation de l’uranium présent dans l’écorce terrestre, tout particulièrement dans les sols granitiques et volcaniques. De ce fait, on le trouve en France en Bretagne, dans le Massif central, les Alpes et les Pyrénées et le massif de l’Esterel. Il peut s’infiltrer dans les logements, sous la forme gazeuse, par l’intermédiaire de pores et fissures dans le sol ou par l’intermédiaire des eaux souterraines et contaminer le logement.

L’impact sanitaire est constitué essentiellement par le risque de cancer du poumon. Dans les zones géographiques concernées, on estime que 20% des cancers du poumon relèvent de ce facteur de risque [11].

Le dépistage est facile, par l’intermédiaire d’un dosimètre commandé sur un site, laissé en place dans le logement pendant deux mois puis renvoyé à la Société pour dosage. Son prix est de l’ordre de 25€.

S’il y a présence de radon, il faut procéder à des travaux d’étanchéification du sol de la maison.

Conclusion

Les connaissances concernant les polluants de l’air intérieur ont explosé au cours des vingt dernières années mais il reste encore de nombreuses zones d’ombre, en particulier l’action conjuguée des différents polluants (« effet cocktail »), la caractérisation des particules et leur effet spécifique en fonction de la composition chimique, le développement d’indicateurs biologiques d’exposition, les interactions entre génétique et environnement et le vaste domaine de la gestion technique et sociétale de l’habitat insalubre.

Denis Charpin
Unité de pneumologie, Groupe hospitalier de la Timone, Aix Marseille université et Association pour la prévention de la pollution atmosphérique

Bibliographie

Agir contre la pollution de l’air intérieur. Que choisir santé, n°120, Octobre 2017
Entretenir sa maison au naturel. Alerte aux toxiques invisibles. 60 millions de consommateurs, n°188, avril 2017
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